Charge mentale : un facteur sous-estimé dans les décisions financières ?
Qu’on le veuille ou non, les questions d’argent s’accompagnent d’une charge mentale. Cette charge mentale, présente dans chaque décision financière, ne doit pas être sous-estimée. Nous avons échangé avec Brecht Coene – ancien collaborateur bancaire, jusqu’il y a peu l’une des forces vives de guide-epargne.be et fondateur de yousave.be – à ce sujet. « Aujourd’hui, nous sommes constamment sollicités, cela n’existait pas autrefois. »
Bonjour Brecht. Pour commencer : qu’entend-on par charge mentale, au juste ?
Brecht : « La charge mentale désigne ici l’énergie mentale que vous coûte une décision financière. Quel effort devez-vous fournir pour comprendre un produit financier, le situer dans son contexte et le comparer ? Et pour en assurer le suivi ? Sur le papier, les questions d’argent sont purement rationnelles, mais elles s’accompagnent toujours d’une demande mentale, d’un effort cognitif auquel on ne peut pas échapper.
La sensibilité à cette charge mentale est très personnelle. Elle dépend de vos connaissances financières, de vos limites personnelles, de votre manière de gérer le stress lié au choix, etc. Certaines personnes aiment tout passer au crible, d’autres se bloquent face à cela, et d’autres encore se laissent guider par leur entourage. Lorsque la charge mentale devient trop importante, on observe différents comportements : certaines personnes ne prennent aucune décision, prennent une mauvaise décision ou procrastinent. Au final, elles ne font rien non plus. »
Cette charge mentale est-elle plus importante aujourd’hui qu’autrefois ?
Brecht : « Oui. La charge mentale découle du stress face aux choix et à la complexité des questions financières. Que dois-je faire de mon argent, quel produit dois-je choisir… Rien que penser à l’immense offre de produits financiers demande déjà un réel effort de réflexion. Bien plus qu’il y a, disons, dix ans.
La numérisation n’y est pas étrangère. Aujourd’hui, nous sommes constamment sollicités, cela n’existait pas autrefois. Nous sommes tous submergés par un flux continu d’actualités financières, il faut penser à l’expérience utilisateur des applications, à toutes sortes de tableaux de bord, etc. La charge mentale grandit à vue d’œil.
À cela s’ajoutent bien sûr la situation géopolitique et l’incertitude économique. Même si je ne considère pas cela comme le cœur de la charge mentale – l’effort de réflexion lié aux finances, disons –, cela joue tout de même un rôle, indirectement. C’est une couche supplémentaire qui peut empêcher les gens de trancher. Ils se disent par exemple que ce n’est pas le bon moment de prendre une décision. »
La charge mentale varie-t-elle selon l’âge ?
Brecht : « On pourrait le penser, mais étonnamment, ce n’est pas le cas. Jeune ou moins jeune, tout le monde ressent cette charge mentale. C’est sa nature qui change d’un public à l’autre. Les facteurs déterminants sont plutôt l’importance du patrimoine et les responsabilités d’une personne. Pour les 18-30 ans, par exemple, il s’agit surtout de trouver les bonnes informations. À partir de la trentaine – une étape de la vie où beaucoup de choses se concentrent –, le plus difficile est de trouver le temps de se pencher sur ses finances. Chez les plus de 55 ans, c’est en revanche l’adaptation au numérique qui complique la chose. »
Conseil Vous voulez en savoir plus sur la charge mentale selon les différentes catégories d’âge ? Lisez notre article « Décisions financières : quelle charge mentale à chaque étape de la vie ? ».
Dans quelle mesure les connaissances financières jouent-elles un rôle ?
Brecht : « On pourrait dire qu’avoir plus de connaissances permet d’avoir moins de charge mentale, mais il ne faut pas surestimer cet effet. Ce n’est pas parce que vous êtes bien informé que l’effort de réflexion disparaît. Vous devez mettre vos connaissances à jour en permanence. Les analystes bancaires disposent d’énormément de connaissances et d’informations, et il leur arrive pourtant aussi de se tromper. Un niveau de connaissances qui mènerait à 0 % de charge mentale et à 100 % de tranquillité, cela n’existe pas. Cette tranquillité et cette sérénité, les Belges les trouvent plutôt dans leur compte d’épargne.
Regardez, le discours des banques, c’est le « savings to investment » : convaincre le plus possible les épargnants de passer aux produits d’investissement. Oui, cela offre généralement un rendement plus élevé, mais les banques y gagnent surtout davantage qu’avec les comptes d’épargne et les comptes à terme. Mais en Belgique – a fortiori en Flandre –, passer de « j’épargne » à « j’investis » reste compliqué. Même lorsqu’il ne s’agit que d’une petite partie du portefeuille et que la plupart des gens savent qu’ils pourraient obtenir un meilleur rendement en bourse, ils choisissent ce qu’ils connaissent. Ils se satisfont de la sécurité et du petit avantage fiscal du compte d’épargne. Trois cents milliards d’euros sur l’ensemble des livrets d’épargne belges, cela en dit long. »
Conseil Vous pouvez en lire plus à ce sujet dans l’article « De l’épargne à l’investissement : comparaison de la charge mentale ».
Sur quels points les épargnants et les investisseurs se méprennent-ils le plus ?
Brecht : « Ce n’est pas tant en matière d’épargne que d’investissement que les gens font parfois fausse route. Un grand classique est le comportement grégaire : le voisin vous dit qu’il faut investir, alors vous le faites. Un collègue vous recommande une action et vous vous laissez influencer. Avant même de vous en rendre compte, vous prenez des décisions pour de mauvaises raisons. Ou vous péchez par excès de confiance et évaluez mal les risques.
Il y a aussi le manque de vision à long terme. Les jeunes, surtout, pensent parfois pouvoir s’enrichir très vite, ce qui n’est pas réaliste. Les réseaux sociaux et des mouvements comme FIRE (Financial Independence, Retire Early) alimentent aussi cette vision à court terme. Enfin, je pense au manque de diversification. Qu’il s’agisse de la répartition entre épargne et investissement ou du portefeuille d’investissement lui-même, il est important de bien diversifier. »
Pour terminer : que peuvent faire les gens pour aborder leurs choix financiers avec plus de sérénité ?
Brecht : « Que vous soyez bien informé ou non, que vous soyez émotif ou non : la charge mentale concerne tout le monde. Pour limiter la charge mentale liée à vos décisions financières, j’ai trois règles d’or. »
Ne placez pas votre argent dans des produits que vous ne comprenez pas
« Ne vous focalisez pas uniquement sur le rendement. Investissez uniquement dans des produits que vous comprenez et avec lesquels vous vous sentez à l’aise. Prenez le temps de vous y intéresser. Heureusement, la réglementation s’est durcie ces dernières années et les produits plus complexes ont désormais disparu de l’offre destinée aux particuliers. Sur certaines plateformes d’investissement, vous devez même passer un mini-examen pour accéder à certains produits. C’est une bonne chose, car cela vous oblige à faire un choix réfléchi. »- Conservez toujours une réserve d’épargne confortable
« Faites clairement la distinction entre l’argent dont vous pouvez vous passer pendant un certain temps et l’argent dont vous avez besoin. Ne placez pas tout dans des produits à long terme ou dans des actifs non liquides. Veillez à disposer de suffisamment d’argent accessible à tout moment, pour vos dépenses quotidiennes, mais aussi pour les imprévus. Vous ne voulez pas être contraint de vendre des placements au mauvais moment. »
- Pensez à diversifier et préparez un plan
« Diversifiez non seulement entre sécurité et rendement, mais aussi au sein de vos placements. Un fonds indiciel mondial comporte moins de risques que le fait de miser sur une seule action. Et préparez-vous à toute éventualité. « Que ferai-je si les marchés corrigent ? Est-ce que je rachète prudemment ? » Si c’est votre plan, tenez-vous-y. Vous garderez ainsi votre calme au lieu de réagir impulsivement, sous le coup de l’émotion. »
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